Je n'ai jamais raconté ça dans le détail avant aujourd'hui. Pas parce que j'avais quelque chose à cacher, mais parce qu'il n'y avait jamais eu la place pour tout dire d'un coup. Alors voilà : le film complet, chapitre par chapitre, de la maternité parisienne où je suis née jusqu'au jour où j'ai posé le nom « Jenny Kyo » sur tout ce que je suis devenue. Prends ton temps, il y a des photos à chaque étape.
Paris, un matin de printemps — deux mondes dans un seul berceau
Je suis née à Paris, dans le 13e arrondissement, celui où les tours du quartier asiatique côtoient les immeubles haussmanniens sans jamais vraiment se mélanger. Mon père est français, ingénieur, plutôt du genre silencieux et carré. Ma mère est vietnamienne, arrivée en France à 19 ans, et elle, c'est tout l'inverse : bruyante, chaleureuse, capable de raconter une anecdote de dix minutes pour dire qu'il ne reste plus de riz. J'ai grandi dans cet écart-là, entre un père qui pesait chaque mot et une mère qui en distribuait cent à la seconde. Je crois que ma manière de parler aujourd'hui — directe, sans filtre, mais toujours avec une histoire derrière — je la dois entièrement à ce mélange improbable. Les albums photos de l'époque sont pleins de contradictions assumées : une gamine en habit traditionnel vietnamien un dimanche, en survêtement de foot le lundi suivant, sans que personne dans la famille n'y voie jamais un problème.
La première fois que j'ai chanté devant quelqu'un
J'avais 6 ans, et c'était pour la fête de fin d'année de mon école primaire. Je devais chanter deux lignes, en solo, au milieu de la chorale. J'ai vomi de trac dans les toilettes juste avant de monter sur scène — et puis je suis montée quand même, et j'ai chanté. Ma mère dit encore aujourd'hui que c'est le seul moment de mon enfance où elle m'a vue à la fois terrifiée et complètement vivante en même temps. Je n'ai jamais retrouvé cette sensation exacte ailleurs que sur scène ou devant un micro. Tout ce que j'ai fait depuis — les mémos vocaux cachés, les années à ne pas oser, « Téma P-p*tes » écrit d'une traite — ça part de cette scène de maternelle, sans exception. Encore aujourd'hui, avant chaque nouveau titre, je retrouve exactement la même montée d'adrénaline que devant ces trente parents assis sur des chaises pliantes — seule la salle a changé de taille.
Le dimanche du phở et le reste de la semaine
Ma grand-mère maternelle habitait à vingt minutes en métro, et chaque dimanche, c'était son appartement, son phở qui mijotait depuis l'aube, ses habits traditionnels sortis pour le Têt, ses histoires du Vietnam qu'elle racontait toujours un peu différemment à chaque fois. Le reste de la semaine, c'était une enfance parisienne banale — la cour de récré, les goûters Prince, les dessins animés du mercredi. Personne à l'école ne savait vraiment où me ranger : « t'es pas vraiment asiatique, t'es pas vraiment française non plus ». J'ai mis longtemps à comprendre que ce n'était pas à moi de choisir un camp — que je pouvais juste être les deux, en entier, sans rien couper.
Le collège, les cases, et mon premier « non »
Le collège, c'est là que j'ai appris à dire non — mal, et trop tard la plupart du temps, mais j'ai appris. J'étais du genre à encaisser les remarques sans répondre, à rire des blagues qui ne me faisaient pas rire pour ne pas « faire ma difficile ». Il a fallu une prof de français qui m'a dit un jour, après avoir lu un texte que j'avais écrit en loucedé : « toi, tu as une vraie voix, arrête de la planquer ». Je n'ai pas écouté tout de suite — ça a pris encore dix ans — mais la phrase, elle, ne m'a jamais quittée. Elle est probablement plus responsable de « Téma P-p*tes » que je ne veux bien l'admettre.
Mode et style : mon deuxième langage
Quand je n'osais pas encore parler fort, je m'habillais fort. C'est venu tôt, vers 13-14 ans : les fringues comme manière de dire quelque chose sans avoir à ouvrir la bouche. J'ai traversé toutes les phases possibles — la période trop de couleurs en même temps, la période total look noir, la période j'-essaie-d'imiter-les-magazines. Aujourd'hui encore, avant chaque sortie, chaque session photo, chaque soirée, le choix des fringues c'est jamais anodin pour moi : c'est une déclaration, au même titre qu'un couplet. Le style, c'est le seul endroit où j'ai toujours su exactement qui j'étais, même quand tout le reste était flou. Je change encore de tribu vestimentaire toutes les semaines — total look blanc un jour, rouge éclatant le lendemain — et je ne compte pas m'arrêter : m'habiller dans une seule case, ce serait renoncer à la moitié de ce que j'ai à dire.
Ma chambre, refuge et studio clandestin
Ma chambre d'ado, puis mon premier studio à moi, c'est le seul endroit où je me suis vraiment autorisée à tout dire. Des centaines de mémos vocaux enregistrés en cachette, jamais envoyés à personne, juste pour les réécouter et vérifier que ce que je ressentais tenait debout une fois posé en mots. Le soir, porte fermée, casque sur les oreilles, j'écrivais des textes que je savais que je ne montrerais jamais. J'avais peur qu'on me trouve ridicule, ou pire, qu'on me trouve juste banale. Ce n'est que bien plus tard que j'ai compris que cette peur-là, presque tout le monde la porte — et que la seule différence entre moi et les autres, c'est que j'ai fini par appuyer sur « publier ».
Cinéma et séries : mes obsessions assumées
Question qu'on me pose tout le temps : mes films et séries préférés. Côté films, « Kill Bill » en haut du classement, sans hésiter — pour l'énergie, pour cette héroïne qui ne demande jamais pardon d'exister pleinement. Juste derrière, « Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain », pour l'esthétique et pour ce Paris un peu fantasmé qui ressemble étrangement à celui que je me suis construit dans ma tête, enfant. Côté séries, je carbure à « Euphoria » pour l'image et la bande-son, et je retourne sans arrêt à des sitcoms plus légères genre « Sex and the City » quand j'ai besoin de mettre mon cerveau sur pause avec du style en fond sonore. Je regarde tout ça en marathon, jamais un épisode isolé — soit je m'y jette en entier, soit pas du tout. Côté musique de fond pendant que je regarde, c'est toujours pareil : casque vissé, volume trop fort, et personne n'a le droit de me parler avant la fin de la saison.
Mykonos et la Grèce : mon premier vrai voyage en solo
J'avais 20 ans quand j'ai pris mon premier billet d'avion toute seule, direction la Grèce. Pas de plan précis, juste un sac et l'envie de vérifier si j'étais capable de me débrouiller sans personne pour décider à ma place. Mykonos, les criques, la lumière complètement différente de celle de Paris, les rencontres de deux jours qu'on n'oublie jamais vraiment. C'est là que j'ai compris un truc simple : je suis quelqu'un qui a besoin de bouger pour réfléchir correctement. Toutes mes plus grandes décisions, je les ai prises en marchant, loin de chez moi, jamais assise à un bureau. Depuis ce premier voyage, j'ai une règle simple que je ne romps jamais : au moins un aller simple par an, sans itinéraire complet préparé à l'avance, pour laisser une vraie place à l'imprévu.
Tokyo, la ville qui m'a donné le courage
Tokyo, c'est le voyage qui a tout changé, plus tard, à 23 ans. Une ville où personne ne me connaissait, où je pouvais être exactement qui je voulais sans avoir à gérer le regard de qui que ce soit. Les néons, les nuits qui ne s'arrêtent jamais, cette sensation d'être minuscule dans quelque chose d'immense et de ne pas en avoir peur. C'est dans une chambre d'hôtel à Tokyo, une nuit où je n'arrivais pas à dormir à cause du décalage horaire, que j'ai écrit les premières lignes de ce qui deviendrait mon univers : le nom Jenny Kyo, l'idée du site, la conviction que je pouvais sortir de ma zone de silence pour de bon.
Dubaï, le vertige et les questions sans réponse
Dubaï, je l'ai découverte un peu plus tard — la démesure, la chaleur qui écrase, cette ville qui semble avoir été construite en avance sur son temps. J'y suis allée avec l'idée de me reposer, et j'en suis repartie avec plus de questions que de réponses : sur ce que je veux vraiment construire, sur ce à quoi ressemblera ma vie dans cinq ans, sur ce que ça veut dire « réussir » quand on refuse les cases toutes faites. Je n'ai pas trouvé les réponses là-bas. Mais j'ai compris que je n'avais pas besoin de les avoir tout de suite pour continuer à avancer.
Le sport, ma discipline silencieuse
Personne ne parle jamais de cette partie-là, mais elle compte autant que le reste : le sport, c'est ma routine non négociable. Pas pour un chiffre sur une balance, mais parce que c'est le seul moment de ma journée où mon cerveau se tait vraiment. Une heure de sport, c'est une heure sans mémos vocaux, sans doute, sans « et si on n'aimait pas ». Juste le corps qui travaille. C'est peut-être la chose la plus banale de toute cette histoire, mais c'est aussi la plus fidèle — elle n'a jamais loupé un rendez-vous, contrairement à beaucoup d'autres choses dans ma vie.
Les rencontres qui comptent — et le début de tout, avec Ptit Louis
« Il me manquait que toi », le duo que j'ai fait avec Ptit Louis, n'est pas sorti de nulle part. On s'est croisés dans un cercle d'artistes qui traînaient dans les mêmes soirées, les mêmes festivals, les mêmes discussions qui finissent à 4h du matin sur ce qu'on veut vraiment dire avec sa musique. Lui avait déjà « J'aime ma Voisine » en poche. Moi, j'avais des mémos vocaux et une trouille pas possible. C'est lui qui m'a poussée à sortir mon premier texte de mon téléphone pour de vrai. Sans cette rencontre-là, je pense que « Téma P-p*tes » serait encore un mémo vocal parmi d'autres, jamais envoyé.
Ce que je veux encore vivre avant 25 ans
Il me reste des choses à cocher avant de tourner la page des vingt-quatre ans. Finir l'album K, en entier, sans rien couper pour plaire. Voir un titre à moi joué dans un endroit où je ne m'y attends pas. Retourner en Asie, cette fois du côté vietnamien, sur les traces de ma mère, avec elle si elle accepte de venir. Et surtout, être là pour le lancement du live 24h/24 — ce moment où cette vie que je raconte depuis toujours va enfin devenir visible en continu, sans montage, sans temps mort caché. Je n'ai pas de liste figée au-delà de ça. Juste l'envie de continuer à dire oui aux trucs qui me font un peu peur — parce que jusqu'ici, c'est systématiquement ces oui-là qui m'ont menée le plus loin, jamais les plans soigneusement préparés à l'avance.
Aujourd'hui : Jenny Kyo, enfin
Alors voilà où j'en suis : 24 ans, deux cultures que je ne choisis plus entre elles, un nom que j'ai choisi moi-même, et un premier album en cours de construction avec des titres qui disent exactement ce que je pense, sans les adoucir pour rassurer qui que ce soit. Le film n'est pas fini — il n'y a même pas encore de générique en vue. Mais pour la première fois, je le tourne en étant devant la caméra et pas juste derrière, à filmer discrètement une vie que je n'osais pas montrer. Merci d'avoir lu jusqu'ici, en entier, sans sauter de paragraphe. La suite, elle s'écrit en ce moment même — et tu en fais partie, que tu le saches ou non.